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[L’événement Précis] Edito: Un mélodrame en puissance

Edito: Un mélodrame en puissance
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Ceux qui s’attendaient à ce que Patrice Talon utilise l’article 68 de la constitution, doivent se raviser désormais. L’interview du Chef de l’Etat a permis de répéter, une fois de plus, que cette disposition de notre loi fondamentale, n’est pas une licence à tout faire, malgré ses apparences. Le refus ferme et argumenté de l’utiliser n’est que la réaction logique d’un Président de la République face à la forfaiture qu’on lui demande avec insistance de commettre. Nous ne sommes pas encore tombés si bas pour souhaiter qu’un Président se substitue au parlement pour légiférer en ses lieux et places.

Je n’ai jamais compris comment des enseignants de droit, des constitutionnalistes par  surcroit, exigent du Chef de l’Etat qu’il s’arroge le droit d’adopter par ordonnance une loi électorale que le parlement se refuse à adopter par la voie la plus normale. Une chose est de souhaiter un processus électoral apaisé et inclusif, une autre est de trouver les voies et moyens de droit pour y parvenir, tout en sauvegardant la loi fondamentale sur laquelle se bâtit l’édifice de la nation. Avant de proposer au Chef de l’Etat de passer outre la loi fondamentale, il fallait d’abord s’interroger de savoir s’il en a les prérogatives dans le cadre de la crise actuelle. Car ce qu’indique bien cet article 68, c’est qu’il ne peut être utilisé que « lorsque les institutions de la République, l’indépendance de la Nation, l’intégrité du territoire ou l’exécution des engagements internationaux sont menacés de manière grave et immédiate et que le fonctionnement régulier des pouvoirs publics et constitutionnels  est menacé ou interrompu ». Et j’ai beau observer, je ne vois pas en quoi nos institutions sont menacées, en quoi l’indépendance et l’intégrité du territoire seraient menacés également.  Si donc le Chef de l’Etat s’entêtait à utiliser cet article, il apparaîtra comme celui qui méconnait notre loi fondamentale. Il suffirait à un citoyen normal d’interroger la Cour Constitutionnelle sur le sujet, pour que celle-ci se demande si effectivement le Président de la République l’a invoqué à tort. A mon humble avis, exiger que Patrice Talon se saisisse de cette disposition, reviendrait à lui demander de violer la constitution précisément pour faire plaisir à une minorité.

Le fait est qu’en réalité, politiquement, le Chef de l’Etat ne saurait décapiter sa propre majorité. Dans les conditions que je vois, se saisir de l’article 68, c’est comme désavouer sa propre majorité et la livrer à la vindicte de la minorité. Or,  cette majorité parlementaire est constituée précisément de ceux qui ont accepté les sacrifices induits par la nouvelle charte des partis. C’est eux qui ont accepté de tuer leurs propres mouvements et partis pour constituer les grands groupes exigés par les nouvelles dispositions. Comme je l’ai martelé ici même à plusieurs reprises, certains députés de l’opposition se sont comportés comme s’ils n’avaient pas eux-mêmes adopté presque à l’unanimité la charte des partis politiques. Les dispositions de cette charte sont si contraignantes qu’un ancien parti à lui seul ne saurait les appliquer sans courir le risque d’être rattrapé par les exigences sciemment posées. C’est bien ce qui s’est passé. Aussitôt la loi votée, certains se sont acharnés à oublier les véritables motifs de son existence. Même en passant les barrières de la charte des partis, il y a le code électoral qui est resté dans le même esprit : contraindre les anciens partis à se mettre ensemble pour constituer de grands groupes. Pour avoir fait semblant de l’oublier, l’opposition se retrouve aujourd’hui à affronter  un pouvoir qui n’a d’autre choix que celui d’appliquer les lois existantes.

Mais il faut reconnaître qu’il a fallu à Talon un certain courage pour résister à la bourrasque de l’opposition. Hier, alors que l’on attendait tous la fameuse interview, la démission forcée du président soudanais face à la foule de Khartoum, pouvait servir à réfréner ses ardeurs. Oui, Patrice Talon pouvait avoir peur de l’oracle de Khartoum, sans oublier qu’il y a quelques jours à peine, les rues d’Alger ont fait abdiquer Abdelaziz Bouteflika. Il pouvait bien avoir peur de cette saison où la rue fait tomber les présidents et remettre la réforme à plus tard. Les historiens diront dans quelques années que la journée de ce jeudi 11 avril est probablement celle qui a sonné le mouvement de non- retour dans la réforme de la politique béninoise.

Car, à partir d’aujourd’hui, et pour longtemps, plus rien ne sera comme avant sur la scène politique nationale.

Par Olivier ALLOCHEME

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TAGS: Edito du 12 avril 2019, Editorial
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