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[Le Magazine de L'afrique] Soudan : La société civile a fait tomber el-Béchir

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Sur fond de crise économique, le régime instauré par Omar el-Béchir fait face à une contestation des classes moyennes dans les régions centrales du pays. L’homme fort poussé dehors, les manifestants exigent une transition civile. 

Par Olivier Deau 

Né dans la violence d’un coup d’État en juin 1989, le pouvoir de Omar el-Béchir, attelage de groupes islamistes cooptés par le régime précédent et de militaires aguerris dans les combats du Sud-Soudan, s’est illustré par la persécution déployée contre ses oppositions politiques.

L’alliance entre des groupes islamistes proches des Frères musulmans, menés à l’époque par Hassan Tourabi, l’idéologue en chef, et Omar el-Béchir, un colonel un peu effacé, qui a conquis le pouvoir depuis la présidence du conseil militaire de transition, est ciblé directement par des manifestations depuis décembre 2018.

Le 14 avril, à quelques mois d’atteindre les trente ans de son règne, Omar el-Béchir est poussé dehors par l’armée, soucieuse de calmer des manifestations pacifiques dont les slogans sont devenus de plus en plus hostiles. Soucieuse aussi de préserver ses positions acquises notamment durant la décennie dorée des revenus pétroliers, elle tente de juguler la crise. 

La décomposition économique 

« L’étincelle a jailli à Atbara, une ville du Nord, allumée par un ancien syndicalisme cheminot », retrace le chercheur Magid el-Gizouli dans une contribution sur la cartographie des oppositions soudanaises, afin d’expliquer d’où part le mouvement de protestations qui défie le pouvoir.

Pour la plupart des connaisseurs du pays dont la chercheuse de l’IRD (Institut de recherche pour le développement) Raphaëlle Chevrillon-Guibert, les manifestations actuelles prennent leurs racines dans la profonde crise économique qui touche le pays depuis 2011.

« La séparation d’avec le Sud-Soudan a privé le régime de Khartoum de plus de la moitié de ses recettes fiscales, les puits de pétrole étant situés au Sud », pointe-t-elle, rappelant la dégradation continue des conditions de vie et l’inflation galopante. « Il faut aujourd’hui transporter des valises entières de billets pour les achats quotidiens. L’inflation avoisine 70 % rien que pour l’année qui vient de s’écouler et cette spirale négative existe depuis 2011. »

Tous les observateurs pointent que les régions centrales, pourtant bénéficiaires des investissements de l’État, sont celles qui aujourd’hui se mobilisent avec force. « De 1999 à 2011 l’exploitation du pétrole a permis à de très nombreux membres du régime de s’enrichir en se lançant dans l’industrie des services pour les compagnies pétrolières. L’élite de Khartoum profitait assez largement du pétrole, mais depuis la fin de la rente, les gens sont beaucoup plus critiques vis-à-vis du régime et tolèrent moins les passe-droits, et le fait que les quelques rentes existantes soient aux mains exclusives des très proches du pouvoir », explique Raphaëlle Chevrillon Guibert, selon qui « les choix contestables deviennent alors insupportables».

Une gestion sécuritaire 

Un des héritages de el-Béchir sera d’ailleurs la disproportion de ces bras armés miliciens, trois fois plus nombreux que l’armée, et aujourd’hui installés au coeur de l’État.

Ce sont eux qui ont réprimé dans le sang les manifestations de 2013, soulignant ainsi l’impasse du pouvoir, alors que Béchir se faisait réélire encore en 2015 avec un score de 95 %, les candidats de l’opposition ayant déserté le scrutin. « Les manifestants de 2013 étaient pour beaucoup d’entre eux issus du Darfour, nombreux à Khartoum. Leurs revendications étaient sociales et politiques mais le régime les a fait passer pour des rebelles sécessionnistes », explique un expert.

Pourquoi le pouvoir n’a-t-il pas fait tirer, cette fois-ci, sur les grands rassemblements ? « Tirer sur des classes moyennes, sur des gens socialement et ethniquement proches, ce n’est pas la même chose que perpétuer une forme de guerre ethnique comme au Darfour », explique notre source.

Après la manifestation énorme du 6 avril, marquée par une prière collective devant le quartier général des forces armées le jour anniversaire de la révolution de 1985, l’armée, au pied du mur, a choisi d’écarter el-Béchir et déclarer un processus de transition ouvert. 

Une transition ambiguë 

« Dans un premier temps, nous nous sommes réjouis, mais le délai de transition proposé, deux ans, est trop long », expliquent les manifestants. « Au-delà des déclarations de l’armée, il faut remarquer que el-Béchir étant malade, son régime cherchait de toute façon une issue pour 2020 et que dans cette perspective, une transition allait s’organiser. Elle s’est simplement accélérée sous la pression des événements » souligne Raphaëlle Chevrillon Guibert. 

Les manifestations continuent de mettre le régime sous pression, notamment celles orchestrées par la Sudan Professionnal Association, une représentation corporatiste regroupant les associations de journalistes ou d’avocats.

Les manifestations continuent de mettre le régime sous pression, notamment celles orchestrées par la Sudan Professionnal Association, une représentation corporatiste regroupant les associations de journalistes ou d’avocats. « Entre les différents bras sécuritaires, il semble qu’il y aura des ajustements, des gagnants et des perdants, dès la phase actuelle. La principale question sera de savoir si, d’une part, les manifestations garderont le même niveau de mobilisation notamment pendant le ramadan approchant, mais aussi de voir si les différentes oppositions se coaliseront dans un moment de transition », explique la chercheuse.

Du côté du conseil de transition militaire, les premières têtes sont tombées, dont celle du tout-puissant patron de la NISS, la redoutée police politique. Les milices, notamment celles que le régime finançait au Darfour, sont plus que jamais présentes au coeur du pouvoir à travers la figure de Mohamed Dagolo « Hemmeti ».

Les partis politiques traditionnels continuent à jouer leur partition individuelle tandis que groupes rebelles armés des régions périphériques et manifestants du centre du pays se regardent en chiens de faïence.

Au niveau régional, les manoeuvres ont commencé, le Conseil du pouvoir militaire cherchant le soutien de l’Arabie saoudite en rassurant de son engagement dans la guerre au Yémen, tandis que l’Union Africaine adoptait une position remarquée, se disant convaincue « qu’un pouvoir militaire ne répond pas aux aspirations des Soudanais ».

Pendant ce temps, à Khartoum, l’ombre d’Omar el-Béchir, ou plutôt celle de son régime, plane toujours sur une transition vers un pouvoir civil.

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TAGS: Afrique de l'Est, Khartoum, Le Magazine de L'afrique, Mardi 07 mai 2019, Olivier Deau, Omar El Béchir, POLITIQUE
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