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[Le Magazine de L'afrique] Le Burkina Faso face au terrorisme

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Depuis 2015, le Burkina Faso connaît de fréquentes attaques d’envergure. Jadis circonscrites dans le Sahel burkinabè, proche de la frontière du Mali, ces attaques se sont multipliées en 2018 et ont gagné d’autres parties du pays. Souvent démuni, l’État peine à réagir. 

Ouagadougou, Rodrigue Arnaud Tagnan 

Des écoles et formations sanitaires fermées. Des milliers d’élèves privés de scolarisations, près de 50 000 déplacés. Depuis janvier 2018, le Burkina Faso vit une insécurité sans précédent avec la multiplication des attaques terroristes.

Le jeudi 27 décembre, à Loroni, commune frontalière du Mali à l’ouest du pays, deux patrouilles sont victimes d’une embuscade tendue par le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM). Bilan : dix gendarmes tués et trois autres blessés.

Les attaques terroristes sont l’oeuvre de groupes locaux d’islamistes radicaux et de petits trafiquants, alliés aux organisations internationales actives dans la bande sahélo-saharienne particulièrement au Nord-Mali : Ansarul Islam, le Groupe de Soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM), les groupes de trafiquants, l’État islamique au Grand Sahara (EIGS)  

Il s’agit de l’attaque djihadiste la plus meurtrière contre les Forces de défense et de sécurité (FDS) burkinabè, après celle de Nassoumbou, qui a coûté la vie à douze soldats en décembre 2016, dans le Sahel. 

Le président Roch-Marc Christian Kaboré a décidé d’instaurer l’état d’urgence, une première dans l’histoire du Burkina Faso. Près de la moitié du territoire (sept régions sur treize) est concernée par cette mesure. Pour rassurer les Burkinabè, le gouvernement a annoncé une réorganisation opérationnelle des FDS, le renforcement de la vigilance, de la prévention et de la protection des populations et des infrastructures. 

Cette décision du gouvernement fait suite à l’échec de la mise en oeuvre des réponses apportées jusque-là contre les attaques terroristes, reconnaît le ministre de la Communication, Remis Dandjinou. Échec qui se justifie par «le manque de préparation et d’anticipation des autorités actuelles et par la désorganisation des FDS», analyse un ancien commissaire de police. 

Les réponses aux menaces ne semblent pas toujours appropriées. Mahamoudou Savadogo, chercheur au Centre de recherche pour le développement international (CRDI) en a dénombré 31 en 2016, 93 en 2017 et 204 en 2018.

Devenu consultant pour l’agence USAID, l’ancien officier de gendarmerie observe que les groupes djihadistes ont jeté leur dévolu sur les régions économiquement viables : « En 2016, les attaques étaient essentiellement localisées au Nord et au Sahel, deux régions minéralières. En 2017, elles se sont étendues à la Boucle du Mouhoun à l’Ouest, le grenier du Burkina Faso. Et en 2018, s’est ouvert le front de l’Est, zone faunique et par essence touristique. »

Par leurs actions, les groupes djihadistes veulent mettre la main sur les couloirs de trafics (braconnage, ivoire, arme, drogue, or) et se faciliter l’accès aux corridors des pays voisins tels que le Togo et le Bénin. 

Une faiblesse du système de défense 

L’ouverture de ce nouveau front a été favorisée par le nombre insuffisant des forces déployées dans la zone, ainsi que le manque de moyens financiers et logistiques appropriés à l’état des routes pour faire face à une guerre asymétrique. 

Acculé au Nord-Mali, l’EIGS (lire encadré) y a vu là l’occasion de faire de cette partie du Burkina Faso, qualifié de « ventre mou du G5 Sahel », sa base de repli. La chute brutale du régime Compaoré, en octobre 2014, et la tentative avortée d’un coup d’État par le Régiment de sécurité présidentielle (RSP), en septembre 2015, ont contribué à saper les bases de l’État et à fragiliser le système de défense. 

Laurent Kibora, sociologue, est auteur de Actions de développement du système local de sécurité : quel type d’organisation pour les services de renseignement et les forces antiterroristes ? Selon ce spécialiste de la sécurité publique, « le RSP était une unité d’élite, bien équipée et apte à faire face à une menace de nature terroriste. Ce régiment était au coeur du renseignement. Sa dissolution a donc ouvert une faille dans l’appareil sécuritaire ». 

Les groupes djihadistes, qui entretenaient des relations privilégiées avec le Burkina Faso, du fait de la médiation du pays dans le conflit malien sous Compaoré, ont également perdu leur principal soutien avec la chute du régime. Toutefois, les nouvelles autorités, conscientes de ce danger, n’ont pas anticipé en procédant à une véritable réforme du système de sécurité. 

Une fracture au sein de l’armée 

L’armée burkinabè minée par le clanisme vit une crise interne. Abdoul Karim Saïdou, spécialiste des questions de défense et chercheur associé au Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité (GRIP), distingue deux fractions : d’un côté les officiers supérieurs restés fidèles à Blaise Compaoré jusqu’à sa chute, et suspectés d’être toujours en intelligence avec lui ; et de l’autre les militaires, gestionnaires de la transition, perçus comme des proches de l’ancien Premier ministre, Isaac Zida, en froid avec le nouveau pouvoir et exilé au Canada. 

En plus de ce clanisme, on note un divorce profond entre la haute hiérarchie et la troupe. « Le coup d’État de septembre 2015, poursuit Abdoul Karim Saïdou, a accentué le clivage entre jeunes militaires, dont les aspirations sont proches de celles du peuple, et une hiérarchie considérée comme embourgeoisée, attachée à ses privilèges et souvent proches de l’ancien régime. » 

Lors de la tentative avortée du général Gilbert Diendéré de mettre fin au régime de transition, des jeunes officiers, épousant la cause des manifestants, étaient prêts à en découdre avec les putschistes. Pendant ce temps, les officiers supérieurs souhaitaient un compromis avec l’ancien chef d’état-major particulier du président Compaoré. Certains de ces jeunes ont même été sanctionnés pour insubordination, tandis que les hauts gradés ont été promus. 

Aujourd’hui consultant international pluridisciplinaire sur les réformes…

Dans les régions, des groupes d’autodéfense s’organisent, avec le soutien des populations qui ne font pas confiance aux forces légales. Des réformes tardent à venir du côté de l’armée et des groupes de renseignements, dans un pays hanté par le spectre du coup d’État. 

…des systèmes de sécurité, le colonel Jean- Pierre Bayala est un ancien magistrat militaire et commandant de la 3e région de gendarmerie dans les années 1980.

D’après lui, les FDS ont subi une déprofessionnalisation sous l’ère Compaoré : « De nombreuses unités de la police et de l’armée ont été délaissées sans véritable formation et sans moyens logistiques. Tout était concentré entre les mains du RSP. » Une situation qui s’est aggravée après les mutineries de 2011 où l’ancien président, craignant un putsch militaire, avait procédé au désarmement de plusieurs garnisons. 

Côté renseignement, la Direction de l’information (DI) n’existait que de nom. Le véritable service secret était logé au RSP et piloté par le général Gilbert Diendéré, homme de main du président déchu. Le colonel Bayala regrette : « Le renseignement sécuritaire a été négligé au profit de l’espionnage des chefs militaires. Gilbert Diendéré savait qui fait quoi et à quel moment de la journée. » 

Un lourd héritage 

Cette désorganisation a eu pour conséquence d’instaurer un climat de suspicion et de méfiance au sein des forces armées nationales, déteignant sur les performances de l’Agence nationale du renseignement (ANR), structure créée en mars 2016 par le nouveau président et dont le rôle est de centraliser la collecte, l’analyse et le traitement des informations en matière de sécurité intérieure et extérieure.

Confiée au colonel François Ouédraogo, un proche de Kaboré, l’ANR peine à être opérationnelle sur le terrain à cause des rivalités entre les différentes structures de renseignement qui la composent : la police nationale, la gendarmerie nationale et l’armée régulière. « Les gendarmes et les militaires ont peu d’égard pour les policiers qu’ils considèrent comme des civils. Les militaires, à leur tour, stigmatisent les gendarmes auxquels ils collent l’étiquette d’espions. Ce climat de travail rend difficile la collaboration pour un renseignement efficace », précise sous anonymat l’ancien commissaire de police. 

Pour que le renseignement soit performant, il faut des structures indépendantes des groupes d’intérêts, insiste Laurent Kibora. Du reste, « le renseignement doit être pluridisciplinaire et s’ouvrir…

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TAGS: Afrique de l'Ouest, Arnaud Tagnan, BURKINA-FASO, Le Magazine de L'afrique, Mardi 19 février 2019, Ouagadougou
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