Le Magazine de L'afrique

[Le Magazine de L'afrique] Amin Maalouf (Écrivain) : « Nous pouvons parvenir à une humanité réconciliée »

Amin Maalouf (Écrivain) : « Nous pouvons parvenir à une humanité réconciliée »
X
Nouvelle annonce

L’académicien Amin Maalouf publie Le naufrage des civilisations, un essai sur la globalité du monde et de ses crises. Il explique à New African combien l’Afrique participe aux turbulences des continents, mais qu’elle n’est pas plus vulnérable que les autres et qu’il n’est nulle fatalité. 

Entretien avec Hichem Ben Yaïche et Guillaume Weill-Raynal 

Votre volonté de déconstruire l’histoire pour mieux reconstruire s’affirme toujours plus, à chaque nouveau livre, au travers de votre vision personnelle. Comment expliquer la démarche qui est la vôtre ? 

J’ai la passion des événements du monde depuis l’enfance. J’ai grandi dans une maison de journalistes – c’était la profession de mon père et il suivait de très près tout ce qui se passait dans le monde –, et je continue moi-même à suivre les événements du monde.

Quelquefois, j’ai envie de repasser en revue les choses que j’ai vues, parfois de très près ou parfois seulement au travers des lectures ou des images, pour essayer de comprendre leur sens. Cette préoccupation m’habite toujours : j’ai envie de comprendre pourquoi les choses se passent de telle ou telle manière; à quels moments des virages se sont produits ; quels événements ont été déterminants pour pousser la caravane de l’histoire dans une direction plutôt que dans une autre…

Dans mon livre, j’ai adopté cette démarche d’une manière assez systématique : depuis le premier moment où je suivais l’actualité au Liban, et un peu en Égypte – qui est le pays de ma mère –, et tout au long de ma vie, les périodes où, journaliste actif, je voyageais beaucoup, ou d’autres périodes où je suivais les événements de manière moins active, mais tout aussi passionnée… Ce livre est le fruit de toutes ces périodes passées en revue. 

Vous êtes à la fois un produit de l’Orient et de l’Occident. Dans ce croisement identitaire, est-il facile d’appréhender la réalité du monde? 

Le monde d’aujourd’hui est très complexe. Ceux qui ont la chance d’avoir des liens intimes avec plusieurs civilisations bénéficient d’un peu plus de possibilités de le comprendre. Je suis né au Levant, j’ai des liens très forts avec la culture du monde arabe, l’arabe est ma langue maternelle.

Cependant, j’ai toujours eu des liens avec l’Occident, à travers mes études, que j’ai effectuées en français, et un peu en anglais. J’ai constamment eu la préoccupation de comprendre ce qui allait bien, ou ce qui n’allait pas, dans ces deux mondes. L’un des aspects de mon livre, c’est que j’y exprime le fait que ces deux mondes se portent aujourd’hui assez mal – d’une manière différente, et pour des raisons différentes certes –, mais en définitive, l’un et l’autre ne se portent pas comme je l’aurais espéré. 

Vous parlez d’un « naufrage » des civilisations… c’est d’un pessimisme extrêmement fort ! Au-delà de ce constat, qu’est-ce qui explique que ce monde arabe dans lequel vous avez vécu et intériorisé sa culture et ses rêves, se trouve aujourd’hui dans cet état de déclin ? 

Il n’y a pas de fatalité. Ce qui arrive aujourd’hui est la conséquence des événements qui se sont produits dans les dernières décennies, et qui ont affecté toutes ces sociétés. J’essaye de comprendre, dans ce livre, quels sont les événements qui ont été déterminants, et qui ont empêché cette région – que j’appelle le Levant – de jouer ce rôle qui aurait pu être le sien ; il aurait pu devenir un pôle de développement intellectuel, économique, culturel…

L’Afrique peut, dans certains domaines, donner des directives et des lignes de conduite. Les problèmes sont graves dans le monde, pas seulement en Afrique ! Je n’ai pas le sentiment que l’Afrique se porte aujourd’hui plus mal qu’il y a vingt ou trente ans.

…symbolique, pour le monde entier. Je crois avoir essayé de développer une vision équilibrée : certains aspects dépendent de l’évolution interne du monde arabe, mais d’autres dépendent de l’Occident qui, lui non plus, n’a pas tenu toutes ses promesses…

Le rêve européen – qui était à mes yeux l’un des plus prometteurs –, n’est pas aujourd’hui là où on pouvait l’espérer. Il est fragilisé et, je dirais même, menacé. Le titre de mon livre veut souligner que le problème n’est pas lié à une civilisation, mais à l’évolution de nombreuses régions du monde. 

Pour tirer les leçons du passé, il est nécessaire d’identifier les causes. Quelles sont-elles ? L’Europe et l’Occident sont en crise. L’Orient aussi… Mais cet Orient est, de loin, le plus abîmé, le plus dans le « chaos». 

Vous savez, si les pays occidentaux se portaient mieux, il en irait de même pour ceux du Levant. Le monde est un tout. Certains problèmes se sont posés spécifiquement dans ma région natale, mais si le reste du monde se portait mieux, s’il n’y avait pas eu tous ces égarements des États-Unis et de l’Union soviétique, si l’Europe avait pu se construire selon les rêves de ses fondateurs, beaucoup de choses auraient été différentes. Je ne pense pas que la situation de dérive que nous connaissons puisse s’expliquer par les problèmes d’une seule région. 

Comment sortir de cette logique infernale qui est celle de Daesh et al-Qaïda ? Sans retourner totalement au passé, est-il encore possible de reconstruire un vivre-ensemble dans un état d’atomisation et d’effondrement du Moyen-Orient ? 

Nous ne remontons pas la pente comme il le faudrait. Mais nous observons tout de même certains événements encourageants. Des choses qui se passent, qui pourraient nous permettre de voir l’avenir différemment.

Je pense par exemple aux événements intéressants qui se déroulent en Algérie ou au Soudan. La situation demeure sombre dans de nombreux pays, mais nous ne devons pas pour autant insulter l’avenir, qui peut porter le meilleur ou le pire. 

On a comme le sentiment que le « Printemps arabe » n’a pas été correctement expliqué. Peut-on, à son sujet, sortir des clichés pour rendre compte de la transformation, achevée ou en cours, qu’il représente ? 

Ce qui s’est passé représente une série d’événements intéressants qui ont suscité beaucoup d’espoir, mais qui ont aussi provoqué beaucoup de désillusions. Ce que j’en retiens, avant tout, ce sont les aspirations très nobles chez tous les peuples de la région, même si les résultats ont été extrêmement décevants.

Ces aspirations demeurent. Nous ne pouvons pas exclure qu’un jour, des mouvements prennent d’autres formes et conduiront à bâtir des sociétés plus démocratiques, plus ouvertes et plus prospères. Nous ne pouvons pas l’exclure, même si le présent est assez sombre. 

Paradoxalement, la mondialisation offre, aujourd’hui, le spectacle d’une montée des nationalismes et des populismes. Comment l’expliquer ? 

Nous voyons deux mouvements qui s’opposent : d’un côté, la mondialisation crée un rapprochement entre les différentes composantes de l’humanité ; et en même temps, ce rapprochement suscite parfois des tensions qui aboutissent à des frictions et des confrontations. Ces deux mouvements sont comme les deux faces d’une même médaille : les gens sont de plus en plus proches, ils se côtoient.

Amin Maalouf, écrivain

Les nouvelles technologies ont aboli le lointain. Je crois même que nous nous ressemblons de plus en plus, que nous vivions à Paris, à Séoul, à Dakar ou ailleurs. Les gens utilisent les mêmes instruments, ont les mêmes aspirations. D’un autre côté, ce mouvement qui les rassemble produit aussi des tensions.

Au bout du chemin, lequel de ces mouvements va triompher ? Ces tensions provoqueront-elles une désintégration ? Ou au contraire, le mouvement de rassemblement finira-t-il par gagner ? Aujourd’hui, les tendances à la tribalisation sont très fortes. Si nous les laissons se développer, elles risquent de détruire beaucoup de choses, partout… Nous le voyons dans le monde arabe, mais aussi en Europe ou aux États-Unis.

Partout, des tensions déchirent et fragmentent les sociétés. Si nous en prenons conscience et que nous réagissons, nous pourrons inverser ce mouvement pour aboutir à une forme d’humanité réconciliée, beaucoup plus consciente du fait que son avenir est commun, que si notre planète se porte mal, tout le monde risque de le payer, et que si elle se porte mieux, tout le monde en profitera.

Cliquer pour lire la publication originale sur le site de l'auteur.

La majorité des publications de ce site provient d'autres sites dont les contenus sont relayés. Leurs auteurs et les sources d'origine sont précisés à chaque fois. Par ailleurs, en continuant votre session, vous acceptez que nous utilisons des cookies pour améliorer votre expérience utilisateur.Ok

TAGS: Académicien, AFRIQUE, Amin Maalouf, Grand entretien, Guillaume Weill-Raynal, Le Magazine de L'afrique, Mardi 07 mai 2019
[Le Magazine de L'afrique] L’Union monétaire verra-t-elle le jour ?
Fermer