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[Le Magazine de L'afrique - Business] Mustapha Kamel Nabli : »La Tunisie a besoin d’un… »

Inde-Afrique Les moyens d’une géo-économie
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J’y crois toujours. Tel est le titre du nouvel essai de Mustapha Kamel Nabli, ex-ministre et ancien responsable du pôle économique Maghreb & Moyen-Orient de la Banque mondiale. Qui ne cache pas les difficultés de la jeune démocratie tunisienne.

Propos recueillis par Hichem Ben Yaïche 

Votre livre est un exercice pour prendre date, analyser et marquer le débat d’idées. Comment expliquer les difficultés d’un pays qui avait tout pour réussir ? 

La révolution de 2011 a Entraîné la chute d’un régime politique autocratique, en place pendant des décennies, et l’entrée dans une phase complètement différente de construction de la démocratie.

Ce changement brusque a provoqué et s’est accompagné d’une dégradation de la situation sécuritaire et d’une instabilité sociale et politique. Trois secteurs cruciaux de l’économie ont été frappés de plein fouet, à savoir les phosphates, l’énergie et le tourisme.

Des pertes énormes ont été subies par ces secteurs, pertes cumulées d’une année à l’autre. La dégradation de la confiance a aussi entraîné une baisse de l’investissement. 

Dans le même temps, la situation sécuritaire s’est dégradée dans la région, surtout en Libye, avec laquelle la Tunisie avait de fortes relations économiques, de commerce, d’investissement, de tourisme et de mouvements de travailleurs, ce qui a aggravé la situation. Le coût en matière de croissance économique et de recettes en devises a été extrêmement élevé. 

De plus, la gestion économique et financière de ces chocs par les gouvernements successifs a été inappropriée, avec des politiques budgétaires et monétaires expansives : on a continué à stimuler la consommation, alors que la croissance économique s’est ralentie.

Les déficits se sont creusés, ce qui a nécessité un endettement croissant et massif pour les combler. L’inflation s’est accélérée, la monnaie se déprécie fortement, et la situation financière devient critique. 

L’instabilité politique et les problèmes de gestion ont continué à handicaper la reprise de la croissance avec l’investissement en berne et la productivité en baisse. 

Il était prévisible qu’une phase de transition démocratique s’accompagne de pertes et d’un certain coût économique. Mais ces coûts ont été trop élevés en Tunisie et ont duré trop longtemps, risquant de mettre en cause la stabilité économique et financière du pays, et du coup la stabilité sociale. 

Le pays donne le sentiment qu’il est ingouvernable. Qui blâmer, le système politique, les hommes, l’inexpérience… ? 

Deux causes majeures. La première est l’affaiblissement de l’État à cause des luttes pour s’approprier le contrôle de ses rouages. Les actions entreprises ont déstabilisé le fonctionnement de l’administration, ainsi que les divers corps de l’État comme la Justice ou la Sécurité, par son infiltration politique et la primauté donnée à la loyauté sur la compétence. 

La deuxième raison est la transition politique et la nature du système politique qui diluent les responsabilités et créent l’instabilité politique. Les gouvernements ont une assise politique faible, manquent de compétences et sont incapables d’assumer leur rôle. 

La crise est partout, par quoi faut-il commencer pour sortir de la spirale que vous décrivez, et se donner les moyens d’inverser la tendance ? 

Selon mon appréciation, sortir de cette spirale doit commencer par la résolution de la crise politique, qui est « la mère de toutes les crises ». Sans un système politique qui permet de restaurer la confiance et le bon fonctionnement de l’État, d’assurer la stabilité politique et l’émergence d’un gouvernement solide et crédible pour prendre les décisions et entreprendre les réformes qui s’imposent, il ne peut y avoir de sortie de crise. La Tunisie continuera dans ce que j’appelle « le scénario de l’enlisement ». 

Sans un système politique qui permet de restaurer la confiance et le bon fonctionnement de l’État, d’assurer la stabilité politique et l’émergence d’un gouvernement solide et crédible pour prendre les décisions et entreprendre les réformes qui s’imposent, il ne peut y avoir de sortie de crise.

La confiance et une vision pour l’avenir sont essentielles pour redresser la situation. Les mesures techniques et les réformes dans les divers domaines ne peuvent se réaliser et produire un impact réel significatif sans ces conditions. 

Y a-t-il une approche à changer vis-à-vis de la dette du pays, qui ne cesse de s’alourdir ? 

Le problème essentiel de la dette aujourd’hui est qu’elle sert à financer la consommation, alors qu’elle doit être utilisée essentiellement pour investir et créer les richesses qui peuvent aider à rembourser cette dette. Le problème n’est pas dans la dette, mais ses causes et son utilisation. 

Le pays donne l’impression de ne pas prendre suffisamment conscience du danger qui le menace. Comment le sortir de sa torpeur ? 

Par le discours de vérité ! La confiance entre le citoyen et le politique est au plus bas. Il faut rétablir cette confiance par un discours de vérité qui rend la crédibilité au responsable politique, qui doit avoir le courage de confronter la réalité plutôt que d’essayer de l’occulter ou même la déformer. 

Comment continuer à réformer un pays dont les indicateurs sont au rouge, et répondre aux inquiétudes des citoyens qui n’en peuvent plus des difficultés de la vie quotidienne ? 

Le plus grand problème de la Tunisie actuellement est l’écart énorme, entre d’une part, les moyens dont elle dispose face à une faible croissance économique, une faible productivité, et des contraintes financières très fortes, et d’autre part, le vécu des citoyens qui affrontent des conditions de vie difficiles et qui aspirent à mieux. 

Cet écart rend les réformes et les coûts qu’elles peuvent engendrer difficile à accepter et à supporter. D’où la nécessité d’arriver à des consensus sur la manière de gérer ces contraintes, et sur les choix fondamentaux que le pays doit faire quant à la justice sociale, la gestion des relations sociales ou bien le rôle de l’État dans l’économie.

La Tunisie a besoin d’un « pacte fondamental » économique et social qui balise la route et crée un accord minimum sur les orientations du pays et du type de société que nous voulons, alors que le monde connaît des mutations profondes porteuses de risques, mais aussi de nouvelles opportunités.

*Économiste, ancien gouverneur de la Banque centrale de Tunisie

Avec la collaboration de Inès Oueslati 

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TAGS: AFRIQUE, Décideurs, Jeudi 11 juillet 2019, Le Magazine de L'afrique, Maghreb, Mustapha Kamel Nabli, Par Hichem Ben Yaïche, Tunis
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