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[Le Magazine de L'afrique - Business] Idriss Saleh Bachar : Mon « pays à l’heure de l’économie numérique »

Inde-Afrique Les moyens d’une géo-économie
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Pour doubler la contribution des TIC dans l’économie nationale, le gouvernement tchadien mise sur l’opérationnalisation de la fibre optique, la restructuration du secteur et la redynamisation de l’opérateur public. Entretien avec le ministre Idriss Saleh Bachar.

Propos recueillis à N’Djaména par Geoffroy Touroumbaye 

Comment se porte le secteur des télécommunications au Tchad ? 

Après 2014, il a subi de plein fouet la crise économique occasionnée par la chute du prix du baril du pétrole. Le ralentissement des investissements s’est traduit par un retard, voire une suspension de la mise en oeuvre de certains projets, notamment la fibre optique N’Djaména-Adré.

ENCADRE

Le parcours de « Monsieur Télécoms » 

À 34 ans, Idriss Saleh Bachar connaît parfaitement le secteur des télécoms de son pays. Il y a dix ans, il débutait au sein de l’Office tchadien de régulation des télécommunications (OTRT) ès qualités de directeur de contrôle des opérateurs. Un an après, il fut nommé directeur général de l’OTRT qui deviendra Arcep.

À ce titre, il copréside la commission chargée de la refonte des textes législatifs sur le secteur (projets de loi sur les communications électroniques, la régulation des télécoms et de la poste, la cybercriminalité et la protection des données), coordonne le comité technique chargé d’organiser le Salon international des TIC (SITIC) en 2013, ainsi que le comité technique chargé d’octroi des licences 3G et 4G aux opérateurs de téléphonie mobile. 

Après sept ans à la tête de l’Autorité de régulation, Idriss Saleh Bachar est nommé directeur général de l’École nationale supérieure des technologies de l’information et de la communication (Enastic). Puis ministre des Postes et NTIC le 21 janvier 2019. C’est la consécration pour ce titulaire de deux doctorats en Télécommunications et en Sciences et ingénierie de l’information, obtenus à l’université Cheikh-Anta-Diop de Dakar et à l’université de Limoges.

Depuis 2016, la croissance reprend. Le taux de pénétration du mobile est aujourd’hui de 42,5 %. Les tarifs ont chuté et vont encore considérablement baisser avec l’arrivée de la fibre optique dans l’est du pays. C’est pourquoi, si on compare des chiffres d’affaires en baisse et les indicateurs qui progressent, nous sommes optimistes. 

Que représentent les télécoms dans l’économie tchadienne ? 

Ils pèsent 3,5 % dans le PIB. Le secteur emploie directement 1 117 personnes et plus de 100 000 autres personnes indirectement. Le nombre d’abonnés des opérateurs de réseaux mobiles avoisine aujourd’hui les 7 millions.

Le taux actuel d’utilisation de l’Internet est de 15 % et il ne tardera pas à croître dans les mois à venir, grâce à la fibre optique qui sera gérée par Sudatchad ; il offrira une meilleure tarification avec une baisse d’environ 80 % par rapport aux anciens tarifs. 

La Banque mondiale pointe du doigt une forte fiscalité qui est à l’origine des prix élevés des services de télécommunications mobiles et des résultats médiocres dans le secteur. Comment changer la donne ? 

Les tarifs ne sont pas chers pour tous les services ! Pour les appels au sein d’un même réseau, ils sont très compétitifs par rapport aux pays voisins. Un appel coûte entre 1 et 1,5 F.CFA la seconde, sans compter les promotions que font les opérateurs.

C’est le passage d’un réseau à un autre où les tarifs sont élevés, autour de 180 F.CFA la minute. Ceci est dû aux coûts d’interconnexion. Mais les tarifs seront réduits de manière conséquente : dès ce mois de juillet, ils passeront de 68 à 25 F.CFA et ainsi de suite jusqu’à ce qu’il n’y ait aucun franc à payer quand on appelle d’un opérateur à un autre ! 

Les tarifs de l’Internet, chers il y a quelque temps, ont également baissé considérablement. Ils vont chuter davantage, dès l’opérationnalisation effective de la fibre optique. 

Ces tarifs sont moins chers par rapport à la sous-région, mais restent au-dessus du pouvoir d’achat des Tchadiens. C’est pourquoi l’État s’emploie à ce qu’ils sont plus accessibles. Le ministère a entamé des actions de sensibilisation à ce sujet à l’endroit de toutes les institutions publiques qui interviennent dans la chaîne de fixation des impôts et taxes afin de les amener à comprendre la nécessité de la baisse de la fiscalité du secteur. 

Tout sera moins cher avec la fibre optique. Où en êtes-vous de son déploiement ? 

La fibre optique qui va de N’Djaména vers le sud du pays et le Cameroun, est opérationnelle depuis plusieurs années. Elle est exploitée par la Société des télécommunications du Tchad (Sotel Tchad).

Malheureusement, nous n’avons pas pu atteindre les objectifs avec cette fibre, parce que notre intervenant en face, la Camtel (la société camerounaise des télécommunications), donne à la Sotel un accès à l’international avec des tarifs exorbitants et qui ne sont pas compétitifs aux prix satellitaires.

Cette fibre a été utilisée uniquement sur le plan national, elle ne nous a permis de décoller vers l’international. L’État a donc jugé utile d’investir vers l’est, vers la mer Rouge.  

Justement, les travaux de la fibre optique Tchad-Soudan, exécutés par le géant chinois Huawei, devaient durer huit mois. Comment expliquez-vous ce retard ? 

La pose de la fibre optique segment N’Djaména-Adré, sur 1 204 km, a démarré en 2014. Le financement et la coordination de cet important projet sont assurés par l’ Arcep (Autorité de régulation des communications électroniques et des postes).

Mais le projet a connu quelques problèmes qui ont allongé le délai de huit mois : l’hivernage a ralenti significativement les travaux, et la crise pétrolière a affecté les ressources de l’Arcep. Toutefois, les travaux sont achevés depuis le 28 novembre 2018, les tests des équipements et des câbles réalisés avec satisfaction.

À ce jour, le réseau est prêt pour une utilisation à l’échelle internationale. L’inauguration de cette infrastructure qui nous a coûté un peu plus de 25 milliards de F.CFA (38,1 millions d’euros), en juillet, marquera une étape décisive avant la phase de son exploitation et de commercialisation. 

Qui va gérer cette fibre optique ? 

Des différentes options envisagées, la gestion en concession suivant le mode du partenariat public-privé est jugée la meilleure. La gestion de la fibre optique segment Komé-N’Djaména continuera d’être assurée par la Sotel, celle du segment N’Djaména-Adré, ainsi que des autres segments à réaliser, sera assurée par la société Sudatchad, née d’un PPP, sur la base d’une concession de vingt ans. 

Il est également prévu la construction de la partie tchadienne de la Dorsale transsaharienne (DTS) à fibre optique… 

Cette DTS est un grand projet financé par l’Union européenne à travers un don de 29 millions d’euros. Le processus de financement a été finalisé à N’Djaména le 31 mai 2019, par la signature entre le gouvernement et la BAD, d’un accord de don qui vient compléter la Convention de délégation signée le 20 décembre 2018 à Bruxelles entre l’UE et la BAD. 

Ce processus étant achevé, la mise en oeuvre commencera incessamment. Le projet prévoit, notamment, l’extension de la dorsale nationale à fibre optique sur 503 km, la construction d’une boucle locale urbaine à fibre optique à N’Djaména, le déploiement d’un centre de données pilote dans la capitale, l’installation de plateformes d’administration électronique et la mise oeuvre de Systèmes intégrés de gestion de l’identification électronique des personnes (SIGIEP), ainsi qu’un volet dévolu à l’autonomisation des femmes. 

Depuis plus d’un an, le gouvernement restreint l’accès aux réseaux sociaux. Qu’est-ce qui justifie cette décision ? 

Le contexte géopolitique et géostratégique de ces dernières années a placé le Tchad dans une situation sécuritaire délicate, du fait des conflits intérieurs dans les pays limitrophes, et en raison de la présence de la secte Boko Haram à nos frontières.

La Dorsale transsaharienne, à fibre optique, est un grand projet qui prévoit, l’extension de la dorsale nationale, la construction d’une boucle locale urbaine à N’Djaména, le déploiement d’un centre de données, des plateformes d’administration électronique, etc.

Cette situation ne peut pas s’accommoder des messages de haine et de division savamment distillés dans les réseaux sociaux, comme nous l’avons constaté à de nombreuses occasions. C’est en considération d’une de ces occasions déplorables, et pour préserver l’ordre public et la sécurité, que le gouvernement a été amené à procéder à la suspension des réseaux sociaux. Cette mesure à caractère conservatoire et prévu pour être limitée dans le temps est en conformité avec l’article 28 de la Constitution. 

Jusqu’à quand va durer cette censure ? 

Nous venons de recevoir la directrice de Facebook pour l’Afrique francophone. Elle nous a proposé des solutions optimales pour répondre à nos attentes liées à la sécurité. Si les responsables de Facebook nous donnent des engagements clairs, nous pourrons trouver une solution à cette censure virtuelle, d’ici peu. 

Le secteur des télécoms est dominé par deux sociétés privées étrangères : Millicom Tigo et Airtel Tchad. Quelle est la situation actuelle de l’entreprise publique, Sotel ? 

La Sotel devait à sa création assurer le service de télécommunications du Tchad et contribuer à l’essor économique du pays ; malheureusement, elle n’a pas pu convenablement jouer son rôle. Elle est confrontée, depuis de nombreuses années, à d’énormes difficultés qui se traduisent par des contre-performances, alors même qu’elle évolue dans un environnement très concurrentiel. 

Une privatisation est-elle envisageable ? 

La situation a conduit le gouvernement à envisager la privatisation comme une mesure de sauvetage de la Sotel. Hélas ! Les tentatives menées n’ont pas donné des résultats probants. Un plan de relance a été élaboré, il a fait l’objet d’une feuille de route à exécuter en deux étapes : d’une part, une restructuration de la Sotel (sur une durée de six mois) qui a permis la reprise de l’ensemble des dettes par l’État et l’élaboration d’un plan social qui sera mis en oeuvre incessamment.

D’autre part, une redynamisation qui concernera la modernisation des réseaux GSM et fixe, du réseau de transmission, l’aménagement des réseaux 3G et 4G en vue de la fourniture de l’internet haut débit, ainsi que la mise en place d’une stratégie de marketing efficace de reconquête d’une part significative du marché. L’État, qui est l’unique actionnaire de la Sotel, doit soit investir, soit ouvrir son capital. Au niveau du ministère, nous pensons qu’il est judicieux de chercher un partenaire crédible. 

L’un des opérateurs privés, Tigo (Millicom Tchad SA), a vendu, en mars dernier, ses actifs à Maroc Telecom. Avez-vous déjà donné votre accord à cette transaction ? 

Le 15 mars 2019, Tigo nous a saisis d’une demande de changement de contrôle au profit de Itissalat Al Maghrib (Maroc Telecom). Cette demande a été instruite conformément aux textes nationaux en vigueur et cahier des charges de Millicom Tchad SA qui prévoit l’hypothèse du changement de contrôle et la démarche administrative à suivre à cet effet. 

Nous avons posé certaines conditions qui ont été respectées. Il s’agit de préserver les emplois des Tchadiens. Tous les passifs et actifs de Millicom Tchad doivent être repris par le nouvel acquéreur. De plus, notre législation stipule que la licence d’exploitation des services liés à la téléphonie mobile n’est ni cessible ni transférable. Maroc Télécom doit donc acquérir une nouvelle licence. Le processus est en cours de finalisation. 

Quel sera l’impact de cette transaction sur le secteur ? 

Maroc Telecom est un opérateur connu pour ses investissements et qui sait conquérir le marché africain. Nous osons croire que le groupe va davantage investir dans l’Internet et les services connexes, notamment le Mobile money. Cela permettra aux autres acteurs de suivre ses pas. 

Le gouvernement a lancé, en 2018, un appel d’offres pour l’octroi d’une troisième licence. Où en est-il ? 

Le processus est en stand-by. Nous devons prendre des mesures préalables, notamment revoir notre fiscalité pour la rendre plus attractive. Le plus urgent est de restructurer le secteur, faire décoller les opérateurs qui ont des difficultés, particulièrement la Sotel. Au moment opportun, si l’État le juge utile, nous lancerons un nouvel appel d’offres. 

Qu’attendez-vous du Forum Tchad numérique qui s’est tenu du 11 au 13 juin 2019 à N’Djaména ? 

Il s’agit là d’un événement très important qui vise à jeter un regard rétrospectif en prenant comme point de repère la restructuration qu’a connue le secteur des postes et des télécommunications en 1998.

Forum Tchad numérique permet de mesurer le chemin parcouru pendant vingt ans pour relever les obstacles rencontrés et mettre en exergue les progrès réalisés afin de mieux se projeter sur l’avenir par l’élaboration d’une bonne stratégie de développement des TIC et de l’économie numérique pour les dix prochaines années. 

La politique du gouvernement dans le domaine des télécoms et des TIC vise à accroître à la fois le développement des infrastructures de transport et d’accès, le développement des applications et services ainsi que la création des contenus nationaux, de manière à rendre les TIC, dans leur ensemble, accessibles à toute la population tchadienne.

Ces trois actions combinées permettront de créer une économie numérique afin de doubler la contribution des TIC dans l’économie nationale et de gagner 10 points dans le classement de l’UIT (Union internationale des télécommunications) à l’horizon 2021.

*Ministre des Postes, des nouvelles technologies de l’information et de la communication 

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TAGS: African Business, Afrique centrale, des nouvelles technologies de l’information et de la communication, Idriss Saleh Bachar, Le Magazine de L'afrique, Mardi 23 juillet 2019, Ministre des Postes, N’Djamena, NTIC, Tchad
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