All

Yasmina Khadra (Écrivain) : « Les Algériens sont à la croisée des chemins »

X
Nouvelle annonce

Mohammed Moulessehoul, alias Yasmina Khadra de son nom de plume, est né dans le Sahara algérien. Il est retourné dans son pays afin d’y observer le Hirak, le Mouvement des Algériens pour un changement en profondeur de leur pays. 

Entretien avec Hichem Ben Yaïche 

Vous êtes de retour en Algérie depuis quelques semaines. Quelle analyse faites-vous de la situation ? 

Par ce retour, je cherche à m’abreuver dans la réalité d’un peuple qui ne demande qu’à vivre décemment. Une revendication légitime et incontournable, aussi nécessaire à l’essor d’une nation que la justice et la compétence. J’ai marché à Oran au milieu des miens. J’avais besoin de prendre le pouls de mon peuple afin de renouer avec le serment fait à nos morts et à nos enfants.

Mais ce que je déplorais, depuis le début, me préoccupe toujours : le hirak n’arrive toujours pas à proposer des représentants. Le mouvement massif et intarissable n’est pas incarné. Cette absence physique laisse une marge de manoeuvre au régime qui dispose des outils de sa longévité.

J’ignore ce qui se passe et je ne comprends pas cette situation qui risque de s’essouffler. Certes, la détermination du peuple est inflexible, mais ce même peuple attend derrière qui marcher. Au Hirak de se rendre compte de l’urgence, pour la concrétisation de ses revendications, de proposer des noms en mesure de rassembler la nation autour d’un idéal tangible et conquérant. 

Vous qui décrivez dans vos romans la psychologie, voire l’Absurdie, de la société algérienne, comment imaginez-vous la sortie de crise ? 

Si j’avais la clé, je la mettrais aussitôt au service de la sortie de la crise ! Or, je n’ai qu’une perplexité grandissante au fil des vendredis. Il est impératif de passer aux choses concrètes. Les slogans hostiles à la Issaba clique ») ne suffisent pas.

Il faut faire entendre la voix de la IIe République, celle de la rupture avec la gestion catastrophique de la chose politique telle qu’opérée par le clan du président déchu. Cette voix se doit d’être incarnée par une personne identifiable. Une voix porteuse d’un projet de société clair, fiable et ambitieux. Une voix issue du peuple, et non d’une négociation avec les membres du gouvernement illégitime en vigueur. Les Algériens ont longtemps été séduits, puis abandonnés à leur sort.

Les promesses de naguère n’ont fait que les rendre plus paranoïaques. Les Algériens veulent des actions immédiates, des dispositifs précis articulés exclusivement autour du Hirak. Tout ce qui viendrait du régime leur serait irrecevable. D’où le vide constitutionnel qui a tendance à obscurcir les perspectives pour les uns et pour les autres.

Les Algériens se sont réconciliés avec leurs responsabilités. Ils réclament une nation saine, tolérante et ouverte sur le monde, un pays où chaque citoyen a sa place et a le droit d’être lui-même. S’ils parviennent à réaliser les revendications du Hirak, ils atteindront les sommets en moins d’une génération.

Nous sommes à la croisée de notre destin où le choix décidera définitivement pour le meilleur ou bien pour le pire. Les Algériens en sont conscients, sauf que le Hirak peine à développer les mesures capables de garder intacte la mobilisation. 

L’expérience récente a montré qu’en Tunisie, au Soudan ou au Burkina Faso, par exemple, les transitions démocratiques ne vont pas sans difficultés. Or le « système » en Algérie a tout marqué de son empreinte… 

L’Algérie n’est ni la Tunisie ni le Soudan, encore moins le Burkina Faso. Notre histoire est plus tourmentée. Les traumatismes historiques et ceux de la décennie noire nous ont éveillés à cette vérité absolue : aucun malheur n’est éternel. Les Algériens ont survécu à toutes sortes de cataclysmes, à la voyoucratie de l’État, à la clochardisation programmée, accompagnée et soutenue. 

Aujourd’hui, ils veulent vivre. Vivre dans un pays rendu à ses enfants, libéré des tutelles et de la convoitise des prédateurs locaux et internationaux. Ils ont surtout compris qu’il n’existe pas de peuples victimes, que la peur est une désertion, que le silence est fait d’agonie et de martyre consentant.

Si le système a sévi, c’est parce qu’on l’a laissé faire. Il n’est d’ogre que pour les enfants fragiles. Le tyran n’est que le fruit hallucinogène de nos petites et grandes lâchetés. Les Algériens le savent désormais. Il ne leur reste qu’à le valider. La transition ne serait possible que si le régime s’abstenait d’y participer. Or, ce n’est pas du tout l’intention du pouvoir. Je pense que le passage direct aux élections présidentielles nous permettra de gagner du temps. 

Que craignez-vous le plus dans le contexte actuel ? 

Un vilain retour à la case départ. Ce serait la fin de l’ensemble des espoirs. Les Algériens ont trop souffert, trop attendu, trop prié pour le permettre. 

L’Algérie est traversée par des forces contradictoires. Saura-t-elle faire le bon choix du projet de société, entre le rêve moderniste et celui d’une société tournée vers la religion ? 

Les Algériens, majoritairement, sont Musulmans. Ils n’ont pas besoin d’être islamistes pour consolider leur foi. La décennie noire leur a prouvé jusqu’où l’intégrisme est capable de les conduire. Ils se méfient de ces nébuleuses qui enténèbrent les coeurs et les esprits.

Les Algériens réclament une nation saine, tolérante et ouverte sur le monde, un pays où chaque citoyen aura sa place et le droit d’être lui-même. J’ignore ce que vous entendez par « rêve moderniste ». Pour moi, il n’existe qu’un seul rêve, intemporel, celui qui nous permet de chercher notre part du bonheur contre vents et marées. Quant à la modernité, elle est le progrès, rien que le progrès, tout le progrès à même de rendre la vie de tous les peuples moins inclémente. 

Les forces centrifuges travaillent l’Algérie dans un contexte régional en crise (Libye, Mali, etc.). Or cette période stratégique a besoin d’hommes forts pour prendre les décisions au bon moment. Tout cela ne s’improvise pas. Comment sortir de ce dilemme ? 

Je crois que, de ce point de vue, la question ne relève pas des seuls Algériens. Les guerres qui embrasent les pays arabes et africains répondent à un effroyable programme de la diablerie humaine: le Nouvel ordre mondial. L’Algérie saura trouver les meilleurs arguments, diplomatiques et militaires, pour faire face à la menace. J’en suis convaincu. Et si une paix est envisageable, l’Algérie y apportera sa pierre. Elle connaît la chanson, le requiem et les oraisons funèbres. 

Les Algériens ont montré une maturité qui a surpris le monde. Ce moment de cristallisation politique va-t-il permettre aux Algériens de se réconcilier avec eux-mêmes ? 

Ils se sont parfaitement réconciliés avec leurs responsabilités. Leur défi, maintenant, est de continuer de croire à un monde meilleur. Un demi-siècle de répression, de terrorisme d’État, de dérives culturelles et idéologiques, de corruptions tentaculaires, de trafics d’influence, de mensonges et de démagogie a rendu l’apprentissage de notre vérité aussi nécessaire que salutaire. Si nous parvenons à réaliser les revendications du Hirak, nous atteindrons les sommets en moins d’une génération. 

Qu’est-ce qui va changer pour vous avec ce bouleversement algérien ? 

Pour moi, pas grand-chose. Mais pour mes enfants et tous les enfants de l’Algérien, beaucoup, énormément, fabuleusement. Inch’Allah.

Cliquer pour lire la publication originale sur le site de l'auteur.

La majorité des publications de ce site provient d'autres sites dont les contenus sont relayés. Leurs auteurs et les sources d'origine sont précisés à chaque fois. Par ailleurs, en continuant votre session, vous acceptez que nous utilisons des cookies pour améliorer votre expérience utilisateur.Ok

TAGS: Alger, Algérie, Grand entretien, Interview, Maghreb, Mohammed Moulessehoul, Par Hichem Ben Yaïche, Samedi 03 août 2019
La SONELGAZ sollicite le marché financier international
Fermer