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L’enjeu de la donnée en Afrique

L’enjeu de la donnée en Afrique
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À l’heure du Big Data, la connaissance, la maîtrise, la bonne exploitation des données, sont devenues essentielles. L’Afrique est en retard dans ce domaine, malgré les progrès récents. Pourtant, le potentiel est considérable.

Par Estelle Brack 

Le Big Data et l’Open Data ont été à l’honneur des récentes conférences VivaTech et Afrobytes, deux rendez-vous qui ont permis aux initiatives africaines en matière de Tech de se faire connaître du marché européen ; ils ont également mis en exergue la difficulté pour l’Afrique de disposer de données en masse et d’en détenir la propriété. 

La gouvernance de la donnée numérique n’est, certes, pas un sujet nouveau, puisqu’elle est liée à l’émergence de l’informatique elle-même. Mais elle a pris une dimension particulière ces dernières années, quand les données et leur commercialisation sont devenues un actif majeur au coeur du modèle économique des acteurs ayant connu la plus forte progression. 

L’Afrique est le continent qui a connu la croissance d’internautes la plus rapide : plus de 20 % en un an. Elle s’explique en grande partie par la baisse des coûts des smartphones et des forfaits de données. 

L’analyse des données est traditionnellement une composante importante de l’économiste ou du statisticien, elle s’est ouverte au Data Scientist dans le monde du digital.

Cette analyse répond à plusieurs objectifs. Notamment économiques et financiers quand il s’agit de mesurer les performances d’une entreprise, d’un État ; marketing pour connaître les comportements des clients et leur fournir les services et produits idoines ; opérationnel pour la supervision de l’activité ou la maintenance du matériel ; réglementaire pour appréhender le risque inhérent à l’activité des entités supervisées (exigences en matière de lutte contre la fraude, le blanchiment d’argent, financement du terrorisme, etc.).

Une analyse robuste de données, quelle qu’elle soit, implique de disposer d’une base importante et fiable, et de sources de bonne qualité. Bien sûr, l’évaluation statistique est basée sur le passé, l’historique comportemental des acteurs étudiés servant souvent de base pour prédire le futur. 

Traditionnellement, ce sont les organisations internationales (Banque mondiale, FMI, Banque africaine de développement, etc.) qui fournissaient les données sur les économies du continent, à partir des déclarations des gouvernements et administrations.

Plus récemment, ces mêmes organisations ont procédé à des enquêtes qui apportent une granularité plus fine dans les informations collectées, aux côtés de nouveaux acteurs qui engagent diverses études (GSMA, etc.). 

Une problématique propre à l’Afrique 

La révolution du Big Data consiste, elle, à collecter des informations individuelles comportementales (entre autres), grâce à la numérisation et au mobile : transport, opérations de paiement, utilisation des réseaux sociaux, etc.

Ce n’est plus l’État qui collecte et diffuse ces données, mais les entreprises (privées) mettant à disposition ces outils (Facebook, Uber, SNCF, etc.). Ces données sont, pour certaines d’entre elles, mises à disposition gratuitement une fois anonymisées (Open data), tandis que d’autres sont vendues pour être utilisées pour mieux comprendre le comportement et les aspirations d’un client en particulier. 

L’enjeu de la donnée en Afrique

Pour sa part, le continent africain manque en la matière cruellement de données, du fait notamment de son retard en matière d’infrastructures (financières, télécoms, etc.).

Les données numériques sont ainsi peu nombreuses pour alimenter des outils d’analyse. Capter des données existantes n’est pas suffisant dans le contexte africain pour constituer des bases de données exploitables. Or, ces données sont essentielles pour soutenir le développement de l’activité économique et la demande de dataset de taille se fait très pressante. 

Dans son rapport Les données ouvertes fonctionnent-elles pour les femmes en Afrique, publié en août 2018, la World Wide Web Fondation a dressé un constat sévère sur les données en général et pour les femmes en particulier : On dispose de peu de données ouvertes en Afrique en raison de l’absence d’une culture ouverte, d’une législation insuffisante et de processus qui ne sont pas sensibles au genre.

Les réalités culturelles et sociales empêchent les femmes d’utiliser les données ouvertes disponibles. Les ensembles de données clés pour soutenir les objectifs de plaidoyer des groupes de femmes (p. ex. les données sur le budget, la santé et la criminalité) sont largement absents en tant que données ouvertes.

On ne dispose pas de base solide de recherche sur l’accès et l’utilisation des données ouvertes par les femmes, en grande partie en raison d’un manque de financement, de peu de collaboration et de peu de défenseurs des données ouvertes. 

Le continent recense 435 millions d’utilisateurs d’Internet, pour 191 millions d’utilisateurs des réseaux sociaux, selon le Digital Report 2018 de We Are Social et Hootsuite.

Le rapport révèle que plus de 4 milliards de personnes dans le monde utilisent l’Internet. Plus de la moitié de la population mondiale est maintenant connectée au réseau, avec plus d’un quart de milliard de nouveaux utilisateurs en 2017. L’Afrique est le continent qui a connu la croissance d’internautes la plus rapide : plus de 20 % en un an. 

Un potentiel de data considérable en Afrique 

La croissance des internautes à l’échelle globale s’explique en grande partie par la baisse des coûts des smartphones et des forfaits de données. Ainsi, plus de 200 millions de personnes ont acquis leur premier téléphone portable en 2017 et deux tiers des habitants dans le monde, soit 5,135 milliards de personnes, possèdent désormais un mobile.

ENCADRE


Le cadre législatif en Afrique et le GDPR 


La plupart des pays africains ne présentent pas, à ce jour, un cadre législatif exhaustif et conforme au regard du GDPR ; certains, tels que l’Algérie, les Comores ou la République Centrafricaine, ne disposent en réalité même d’aucun texte légal spécifiquement dédié à la protection des données à caractère personnel. 
Dans la majorité des cas, les dispositifs réglementaires récemment adoptés (par exemple au Burundi, au Cameroun, au Congo ou au Rwanda) ne traitent que de la sécurité et la confidentialité des données de communications électroniques (qui font en droit de l’Union l’objet d’un droit spécial vis-à-vis du GDPR), à l’exclusion de toutes les autres catégories de données à caractère personnel. 
Un groupe plus restreint de pays (le Bénin, le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire, le Gabon, le Mali, le Maroc, le Sénégal et la Tunisie) apparaît en comparaison plus avancé sur la voie de la conformité au GDPR, chacun ayant institué sa propre autorité de contrôle de la protection des données, réunies au sein de l’Association francophone des autorités de protection des données personnelles (AFAPDP). Fondée en 2007, l’AFAPDP joue un rôle important à l’échelle mondiale pour la coordination et la promotion de la réglementation applicable dans les différents pays francophones ; l’autorité de contrôle française, la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL) y est particulièrement active. 
Parmi ces pays, le Maroc ressort pour avoir sollicité dès 2009 une décision de reconnaissance d’un niveau de protection adéquat auprès de la Commission européenne. Cette demande est actuellement toujours en cours d’examen, en raison essentiellement de l’évolution concomitante du cadre de référence européen ; les représentants de l’autorité marocaine ont affirmé leur volonté de se conformer à ce nouveau cadre aussi rapidement que possible. 
Le cas du Maroc met néanmoins en lumière la logique suivie par la Commission européenne dans le cadre du traitement des demandes de reconnaissance de niveau adéquat, et peut à ce titre servir d’exemple pour les autres pays qui souhaiteraient s’inscrire dans sa suite : le caractère adéquat du niveau de protection, aux yeux de la Commission, doit être jugé au regard de la mise en pratique effective des textes ; les autorités de contrôle africaines devraient donc être pourvues de moyens suffisants pour assurer le respect de la réglementation applicable par les entreprises et organismes publics concernés. 
À l’égard de ces entreprises et organismes publics, qui pourraient pour certains se voir demain appliquer directement les dispositions du GDPR, l’adoption d’une législation nationale équivalente aux principes européens pourrait constituer tout à la fois un levier efficace et une forte incitation pour la mise en conformité. 
Source : Bird&Bird

Plus de la moitié des téléphones utilisés actuellement sont des smartphones, il est donc de plus en plus facile pour les utilisateurs de profiter d’une expérience Internet enrichie, où qu’ils se trouvent.

L’utilisation des médias sociaux poursuit également sa croissance rapide et le nombre de personnes utilisant la plateforme sociale prédominante dans chaque pays a augmenté de près d’un million par jour. Plus de trois milliards de personnes à travers le monde utilisent les réseaux sociaux chaque mois et neuf sur dix y accèdent via des appareils mobiles. 

Les taux de pénétration de l’Internet peuvent certes encore être considérés comme faibles dans une large partie de l’Afrique centrale et de l’Asie du Sud, mais ce sont aussi précisément dans ces régions que l’adoption du Web connaît la croissance la plus rapide.

Par exemple, le nombre d’internautes au Mali a quasiment été multiplié par 6 depuis janvier 2017 ! Quant aux internautes au Bénin, en Sierra Leone, au Niger et au Mozambique, leur nombre a plus que doublé sur un an. 

D’autre part, selon le Global Findex database de la Banque mondiale, 1,7 milliard de personnes autour du globe sont non bancarisées. Sur le continent, c’est 70 % de 1,2 milliard…

d’individus qui ne sont pas bancarisés, soient 840 millions de personnes, alors que le taux d’équipement en smartphones devrait atteindre 70 % de la population en 2024.

C’est l’occasion d’innover : « En matière de données, il ne faut pas penser solution occidentale que l’on va appliquer en Afrique. Il faut imaginer ce que l’Afrique va faire. L’Occident a créé la banque de détail autour de cette notion de KYC qui est une notion de sélection similaire à celle d’un club privé dans lequel on ne fait entrer que les gens qu’on connaît. Je suis intimement convaincu que l’Afrique va nous montrer comment on peut passer de cette logique de KYC – Know Your Customer à une logique Know Your Ennemy, c’est-à-dire par les datas comprendre quels sont les comportements anormaux et au départ accepter tout le monde dans le système », explique Yves Eonnet, fondateur de TagPay. 

Un RGPD pour l’Afrique ? 

Julie Owono, avocate camerounaise et directrice exécutive d’Internet sans frontières vient rappeler que « dépourvues de protection, les données des Africains sont à la merci du premier venu, et des abus en la matière pourraient être porteurs de conséquences dévastatrices. » 

Aussi, poursuit-elle, « au-delà des questions sécuritaires et politiques, une trop faible protection des données personnelles des citoyens est une aberration à l’heure de l’intelligence artificielle (IA). La course mondiale à l’IA va changer l’économie et le marché du travail. Le continent africain, qui espérait depuis longtemps devenir la prochaine usine du monde, doit revoir ses ambitions à la hausse ». 

Google vient d’investir dans un laboratoire de recherche en IA à Accra, au Ghana. « Ce signe doit de toute urgence mettre la puce à l’oreille des dirigeants ! L’Afrique doit se faire une place dans ce nouveau marché des possibles. Pour se développer, l’IA a besoin de scientifiques, de données et de garanties démocratiques. Un État qui ne protège pas correctement les données personnelles de ses citoyens s’expose à ce que celles-ci soient utilisées pour déstabiliser le pays. » Par exemple, l’entreprise Cambridge Analytica, pour perfectionner les « produits d’exploitation psychologique » qu’elle a utilisés au Royaume-Uni et aux États-Unis, la firme a d’abord fait des tests au Nigeria et au Kenya. 

La plupart des pays africains n’ont pas de législation à jour concernant les données personnelles. Au vu des levées de boucliers récentes sur l’utilisation gratuite des données par la GAFA, du standard que pose le règlement européen des données (GDRP) et du volume de données croissant sur le continent, la question devient prégnante et susceptible de faire réagir les régulateurs africains rapidement.

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TAGS: AFRIQUE, Big Data, Estelle Brack, NTIC
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