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Edito: La fuite des cerveaux

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Les résultats du Bac donnent lieu à ce qu’il est convenu d’appeler la célébration de l’excellence. Vendredi dernier, un Béninois de la diaspora a offert un voyage d’agrément aux cinq meilleurs du Bac, un soutien applaudi par le gouvernement qui a appuyé ce geste par sa propre contribution. Chacun de ces premiers, d’une manière ou d’une autre, bénéficiera d’une bourse étrangère qui lui permettra de quitter le pays et d’aller chercher l’excellence ailleurs. Pour tout le monde, on ne peut être un génie et demeurer au Bénin. Et les parents, de bonne foi d’ailleurs, se battent dans tous les sens pour faire partir leurs progénitures de cet enfer du Bénin. Alors question : que deviennent ces génies qui s’en vont ?
Il y a quelques années, j’avais posé la question au directeur général de la Direction des bourses et secours universitaires. Réponse : au moins 90% de ceux qui partent étudier grâce aux bourses de l’Etat ne reviennent plus servir le Bénin. Et pourtant, parmi les pièces qu’ils doivent fournir figure un engagement décennal obligeant formellement tout boursier de revenir au pays pour y travailler pendant au moins une dizaine d’années. Cette disposition existe depuis les années 1960, mais personne ne veille à son application effective. Résultat, l’Etat béninois paie en moyenne dix millions par an et par boursier pour former des gens qui servent les pays riches. C’est une fuite de cerveaux qui interpelle tout le monde.
Oui, on dira que les conditions ne sont jamais remplies pour que les boursiers une fois diplômés reviennent. Même si certains reviennent, ils sont vite repoussés par le système béninois de nivellement par le bas que nous appelons béninoiserie. De plus, les conditions matérielles d’exercice qui leur sont offertes au retour sont si minables que tout le monde (parents, amis et proches) leur pose cette question sans détour : qu’est-ce que tu es encore venu chercher ici ? Et sans hésiter, tous ceux qui avaient déjà des réticences à servir dans nos hôpitaux démunis, nos universités bondées ou nos vieilles usines, s’en vont dare-dare vers d’autres horizons. Ils ne reviennent que pour enterrer leurs parents ou pour se faire enterrer eux-mêmes. Pour une catégorie de Béninois vivant à l’extérieur, le pays natal est simplement un cimetière.
La plupart deviennent alors les critiques les plus acerbes du pays dont la sueur a servi à les former à coups de millions. C’est eux qui trouvent aujourd’hui qu’ils ne travailleront jamais au Bénin tant que la démocratie sera ce qu’elle est, tant que la justice sera corrompue, tant que les hôpitaux n’auront pas un plateau technique acceptable, tant que nos routes ne ressembleront pas à celles de Berlin ou tant que la bande passante du Bénin ne délivrera pas le même débit qu’à Washington. C’est-à-dire qu’ils posent des conditions pour revenir chez eux, pour améliorer les conditions des paysans, des chauffeurs ou des pêcheurs qui ont payé leurs études.
Le pire, c’est que nous refusons de regarder de près le paradoxe ainsi créé. S’il est bien beau de critiquer ou de vilipender les pays européens ou américains pour le mal qu’ils nous font en maintenant nos pays dans la dépendance, il est tout aussi évident que nous vidons le Bénin de ses meilleurs cerveaux pour aider à développer ces mêmes pays néocoloniaux. Et nous le faisons avec notre argent, l’impôt des Béninois, l’impôt prélevé sur chaque bien que nous achetons ou consommons ou sur nos salaires. Ainsi, depuis plus de cinquante ans, les meilleurs esprits du Bénin sont formés et entretenus par nos soins pour servir dans les hôpitaux français, construire des routes en Allemagne, servir dans les banques au Canada, fabriquer des robots aux Etats-Unis…La constance avec laquelle nous fermons les yeux sur ce paradoxe est tout ce qu’il y a de plus préoccupant.
Ce système perdurera en effet tant que nous continuerons à laisser faire, sans exiger plus de garanties. Il est temps d’arrêter cette nouvelle traite négrière qui fait autant de mal à notre pays que l’ancienne. Il faut cesser de penser que nos meilleurs cerveaux doivent se former à l’extérieur.

Par Olivier ALLOCHEME

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TAGS: Editorial
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